Et les vies s’envolent

Déjà vingt-cinq minutes qu’il s’efforçait de rester en vie. Il était là, dans mes bras, le sang coulant de ses innombrables blessures. J’étais arrivée trop tard, encore une fois. Je l’ai retrouvé, au bord de l’inconscience, sous un édifice qui venait de subir les effets d’une bombe. Mais ce petit être, étonnamment paisible, ne cessait de me regarder durant ces interminables minutes. Et moi, je l’accompagnais. Cet enfant était aux portes du paradis et je me devais d’être là pour lui.

« – Tout va bien se passer, mon petit. Là-haut, c’est plus beau qu’ici. Je te le promets ».

C’est ce que je lui disais. J’essayais de le réconforter, de lui faire lâcher prise pour éviter qu’il ne souffre encore. Et dans un dernier élan de vie, il m’a souri. Un véritable sourire respirant la vie comme je ne l’avais jamais vu. Cet enfant reposait enfin en paix. Il se trouvait à présent loin des horreurs de la guerre et de l’odeur âcre de la poussière qui court les rues. L’état de cet enfant m’avait marquée de plein fouet. Essayer de survivre en vain, c’est ce qui arrivait à tout le monde ici. Nous étions tous perdus, mais nous persistions.

Je pris alors délicatement le petit enfant dans mes bras, l’emmenant à la base de notre campement. Je mis bien une vingtaine de minutes à y arriver, à pieds. Ce petit enfant, d’à peine cinq ans, fut enterré comme il se devait, dans les règles, par mes confrères et moi-même. C’était ça mon quotidien : aider les Syriens à s’en sortir, les soigner, leur apporter de la nourriture et leur donner l’espoir d’un monde meilleur. Mais il arrivait des moments où nous arrivions trop tard, où la mort avait déjà fait des ravages. Il ne nous restait alors qu’une seule option dans ces cas-là : les aider à passer de l’autre côté de la barrière.

Je faisais partie des Casques Blancs. Je n’ai pas vraiment eu le choix que d’y entrer. Toute ma famille est décédée lors d’un lâcher de bombes sur la ville d’Alep, déjà à moitié en ruines à l’époque. Ma seule raison de rester a alors été de trouver un moyen de venir en aide aux autres. Les Casques Blancs m’ont permis d’oublier, ne serait-ce que quelques instants, la mort de mes proches. De cette façon, j’empêchais d’autres familles de subir le même sort que la mienne. Je me rendais sur les lieux des bombardements, j’aidais les victimes, les rapatriais au centre de soins de notre petit campement. Ou alors, dans les cas les plus graves, lorsque je savais que les victimes pouvaient s’en sortir malgré les blessures profondes, je les soignais sur place, à l’abri des regards. Il ne fallait pas être vu. Il ne fallait pas que les Syriens nous voient parce qu’ils ne comprenaient pas que nous n’avions pas les moyens de soigner tous les habitants. Nous guérissions ceux qui pouvaient être sauvés, malheureusement, pour les autres blessés, nous ne pouvions qu’être la pour eux. Je les comprenais, dans un sens. Voir devant soi son père, sa mère, sa tante ou pire son enfant mourir sans ne pouvoir rien faire, c’était une horreur que je ne souhaiterais à personne. Et pourtant, des milliers de Syriens le vivaient tous les jours. On nous insultait, parfois, mes confrères et moi, de ne pas les aider. Mais on ne répondait pas, on ne pouvait rien dire. Que vouliez-vous que nous répondions ? On se contentait de baisser la tête et de partir, sous les regards remplis de reproches des familles dont nous n’avions pas pu soigner un des membres.

Mais aujourd’hui, j’ai vraiment compris ce qu’ils ressentaient, tous ces gens. J’ai enfin compris ce que c’était, que de se sentir abandonné, inutile, et seule, surtout. Seule. Seule et blessée.

C’était dans la matinée. On m’avait informée qu’une jeune fille, enceinte de neuf mois, allait donner naissance dans les jours qui allaient suivre. Moi et d’autres collègues des Casques Blancs avions été désignés d’office. Après avoir récupéré notre matériel de secours, nous nous étions rendus sur Alep même, à la recherche de cette jeune femme. Nous n’avions aucune indication sur le lieu où elle se trouvait, si ce n’est la ville. On a hésité à se séparer pour aller la retrouver, sachant que seulement deux d’entre nous avaient des téléphones satellites. J’ai alors donné le mien à une nouvelle recrue qui a paniqué en sachant qu’on allait se séparer. Quant à moi, cela faisait maintenant cinq ans que j’avais intégré les Casques Blancs, je savais me débrouiller en cas de problèmes. J’avais déjà fait mes preuves.

Nous étions alors partis chacun de notre côté. J’avais décidé d’aller dans le Nord d’Alep, car j’avais un pressentiment qu’elle se trouverait là. J’avais déjà entendu parlé de cette jeune fille enceinte, lorsqu’elle devait être à son quatrième mois. Je cherchais, encore et encore, parmi les immeubles et les maisons encore sur pieds. Je faisais toutes les pièces, pour être sûre de ne pas l’oublier quelque part. Mais, à un moment donné, lorsque j’étais dans une des maisons qui bordaient la route principale, j’ai entendu des avions. Je connaissais le bruit de ceux-là, en particulier. C’était des avions de guerre. Ces gros avions remplis de bombes prêtes à exploser une fois leur cible atteinte. J’ai senti la bombe arriver droit sur la maison, mes réflexes de survie prenant le dessus sur tout le reste, je me suis glissée dans la trappe que j’avais aperçue dans la cuisine. Je me suis alors retrouvée dans une sorte de bunker, éclairé par une petite lampe dont la provenance m’échappait.

C’est là que je suis toujours, actuellement. Je n’arrive pas à en sortir. L’effondrement de la maison a bloqué la sortie. Je suis coincée ici pour l’éternité. J’ai très peu de ressources vitales avec moi, et cette cave n’a rien de plus à m’offrir que de la solitude. Je suis condamnée. Comme tous ces gens dehors. Je me rends compte de ce que ça fait, d’être condamnée à mourir. De savoir que personne ne vous retrouvera jamais. Ou si ! Dans quelques mois, lorsque votre corps ressemblera à un tas d’os.

Voilà, avant de rendre mon dernier souffle, je voulais écrire une dernière fois, à la lueur de cette faible lumière. Je pense à l’instant à cette jeune fille enceinte. Elle accouchera d’un enfant qui vivra lui aussi les horreurs de la guerre. Quel monde !

Cela faisait longtemps que je n’avais pas écrit. J’avais commencé des études de journalisme avant cette guerre. J’écrivais beaucoup. Mais tout s’est terminé du jour au lendemain pour moi, pour nous tous. Au fond, ça me brise le cœur. Voir les rêves s’effriter, les vies s’envoler. Ce n’est pas une vie, tout ça. Des millions d’enfants ici ont encore de grandes choses à accomplir mais ils ne le peuvent pas. Les conflits qui règnent dans le pays et partout dans le monde anéantissent un peu plus les humains chaque jour. Personne n’a l’air de s’en rendre vraiment compte. Mais le jour où la conscience jouera enfin son rôle, ce sera peut-être trop tard. Je ne serai pas là pour voir ça, mais j’espère, au plus profond de mon être, que cette guerre s’achèvera un jour et laissera la possibilité aux Syriens de vivre leur vie comme il se doit.

On dit que l’espoir fait vivre, mais je pense que ce sera l’attente qui nous fera tous mourir un jour ou l’autre.

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