Chair à vif

Arrivés, enfin. J’étais complètement exténué et tenais à peine sur mes jambes frêles. Mes mains me faisaient atrocement souffrir et mes pieds nus étaient tachés de sang. Mon sang. Je levais un peu plus haut la tête pour visualiser le nouvel environnement dans lequel je me trouvais et qui allait sûrement devenir mon milieu de vie pendant un bout de temps. Un des cinq geôliers, qui m’entouraient depuis le début du voyage, m’obligea à baisser la tête, ce que je fis contre ma volonté.

« Que voulaient-ils que je ne vois pas ? », me demandai-je avec inquiétude.

Je déplaçai, avec la plus grande lenteur, mon visage vers la droite. Ce que je vis m’effraya au plus haut point. Le sol sur lequel nous marchions commençait à devenir de plus en plus rocheux au fil des mètres, tout autour de nous n’était que désert, il n’y avait pas âme qui vive. Au loin, à quelques kilomètres je dirais, trois montagnes gigantesques s’élevaient. Elles étaient tellement hautes que leur sommet était caché par les nuages sombres qui pesaient sur cette vallée.

Je ramenai ma tête à la place où elle devait être selon les soldats : en direction du sol. Je savais que c’était là que j’allais vivre maintenant. Nous étions arrivés, tout nous le montrait. Cet endroit lugubre, sombre et rempli de solitude ne pouvait être que mon lieu d’exil.

– Voici ton nouveau lieu de vie ! tonna le premier garde, celui qui était devant moi depuis le début du voyage, sur son cheval blanc.

Je grognai de mécontentement mais sans plus. Je savais que si je faisais trop de bruit ou parlais pour ne rien dire je risquais de me retrouver inerte, au sol, fouetté par ces cinq soldats.

– Notre chemin s’arrête ici, me dit le garde de gauche. Tu auras beau essayé de t’enfuir, tu ne retrouveras jamais une ville car il n’en existe plus à des milliers de kilomètres à la ronde. C’est pourquoi nous avons mis autant de temps.

– Mais…, vous ne pouvez pas me laissez là ! Je connais mes fautes, je les ai avouées, pourquoi m’exiler ?

Le chef des gardes descendit de son cheval pour se placer face à moi, à quelques centimètres.

– Un crime est un crime, jeune ami. Un mensonge est un mensonge. Certains obtiennent la faveur du roi, mais bien souvent, beaucoup se retrouvent exilés aux quatre coins du monde, comme toi !

Je reprenais ma respiration pour rester calme. Il fallait que je trouve une solution mais, malheureusement, il n’y en avait pas. J’étais condamné à rester ici… Mais une question me taraudait l’esprit depuis déjà un petit moment. J’hésitais vraiment à la poser, car s’ils répondaient négativement, j’avais peur de ma propre réaction. Je ne sais jamais comment mon corps ou mon cerveau réagira face à certaines situations et ça m’effrayait, car c’était mon comportement qui m’avait mené là où j’étais. J’hésitais encore pendant que mes geôliers préparaient leurs chevaux pour repartir. Puis je me décidai à poser à la question qui me hantait :

– Reviendrez-vous me chercher ? demandai-je timidement.

Le chef se tourna vers moi, un sourire en coin.

– Dieu seul le sait ! Peut-être que oui, peut-être que non… Ou, si ça se trouve, tu seras déjà mort.

Je hochai la tête, ne prenant même pas la peine de lui répondre.

– Allons, dépêchez-vous ! cria un des gardes à ses acolytes. Si nous ne partons pas vite, nous arriverons en retard pour le mariage du Roi !

Et pour joindre le geste à la parole, ils se hâtèrent un peu plus et grimpèrent sur leur magnifique monture. Mais d’un seul coup, comme si une bombe avait explosé en moi, j’éclatais littéralement en sanglots en m’accrochant à la jambe d’un des hommes en le suppliant de me ramener avec eux.

– Vous ne pouvez pas faire ça, pleurai-je. J’ai une femme, trois enfants… J’ai une famille ! Je vous en supplie…

Il me donna un coup de pied d’une violence inouïe dans l’épaule, ce qui me fit basculer en arrière. Je tombai raide sur les rochers. J’étais mal en point, j’avais mal partout et pour ne pas arranger les choses, je venais de me briser quelques vertèbres du dos ou du moins je venais de les déplacer.

J’étais toujours allongé par terre, j’entendais les sabots des chevaux au loin. Ça y est ! Ils m’avaient abandonné. J’étais maintenant seul sur cette terre où personne ne vivait et où tout était triste et sinistre. Je me relevai lentement pour ne pas aggraver les blessures qui entravaient mon corps depuis maintenant plusieurs semaines. J’étais au plus mal, mentalement et physiquement. Ma femme me manquait.

« Cathy… Je t’aurais voulu auprès de moi pour toujours », pensai-je avec mélancolie.

Elle a presque toujours fait partie de ma vie. C’est elle qui m’a soutenu dans toutes les épreuves de la vie ; elle est ma moitié et ils me l’ont arraché. Quant à mes enfants, Sarah, Laura et Liam, ils étaient tout pour moi. Savoir que j’ai peu de chance de les revoir un jour me brise le cœur.

Une larme vint se nicher au coin de mon œil, suivie de près par une dizaine d’autres. Je levai la tête pour observer les montagnes, laissant mes larmes couler comme bon leur semblait. J’étais à la recherche d’un espoir mais rien. Rien ne vivait sur cette terre lugubre et j’étais mort de peur de ce que je pourrais y découvrir.

Alors que toutes les larmes de mon corps déferlaient sur mes joues creuses, qu’il n’y avait plus aucun espoir, un hurlement de femme se fit entendre au niveau des montagnes. Je tournai rapidement la tête : un espoir s’offrait à moi.

Je partis alors en courant vers la source du bruit…

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